Retour sur le cycle de conférences : « The Orient’s East: Iran and Eurasia in the First Millennium CE »
Au cours du premier semestre de l’année universitaire 2025–2026, la Faculté des Humanités de l’Université de Lille a accueilli un cycle de conférences internationales intitulé The Orient’s East: Iran and Eurasia in the First Millennium CE, organisé et animé par Ekaterina Nechaeva (Université de Lille, HALMA UMR 8164).
Ce cycle a été assuré par Khodadad Rezakhani, chercheur à l’Institut für Iranistik de l’Académie autrichienne des Sciences, spécialiste reconnu de l’histoire de l’Iran, de l’Asie centrale et des mondes eurasiatiques à l’époque antique et tardo-antique. L’ensemble des conférences s’est tenu sur le campus Pont-de-Bois, au sein des espaces de séminaire d’HALMA, et s’adressait en priorité aux étudiants de Licence 3 et de Master, tout en étant partiellement ouvert à un public plus large.
Le cycle comprenait six conférences, organisées entre novembre et décembre, et proposait une réflexion progressive sur la construction historiographique de « l’Orient », sur les connexions entre mondes romain, iranien, centre-asiatique, indien et chinois, ainsi que sur les enjeux méthodologiques liés à l’écriture d’une histoire véritablement connectée du premier millénaire de notre ère. Il s’agissait à la fois d’introduire les étudiants à des espaces encore peu abordés dans les cursus classiques et de leur donner des outils critiques pour penser les mondes anciens au-delà des cadres historiographiques habituels.
Déroulement et contenu scientifique des conférences
1. Creating the Silk Road(s) Lundi 17 novembre, 17h–19h La conférence inaugurale a posé les bases conceptuelles du cycle en interrogeant la notion même de « Route de la soie ». Loin d’une vision figée ou unifiée, Khodadad Rezakhani a montré que cette expression recouvre en réalité une pluralité de routes, de pratiques et de temporalités. En déconstruisant une catégorie historiographique largement héritée du XIXᵉ siècle, la conférence a insisté sur la nécessité de penser les échanges eurasiatiques comme des processus dynamiques, ancrés dans des contextes régionaux précis, plutôt que comme un système linéaire reliant mécaniquement l’Orient et l’Occident. | 2. Rome’s East: Roman Historians on the East Mercredi 26 novembre, 17h–19h Cette deuxième conférence a proposé une lecture critique des historiens romains face à l’« Orient ». En analysant les représentations produites par les auteurs gréco-latins, Khodadad Rezakhani a montré comment ces récits sont façonnés par des cadres politiques, idéologiques et géographiques spécifiques. La conférence a invité à dépasser une utilisation purement informative de ces sources, en les replaçant dans leur logique propre et en les confrontant à d’autres traditions historiographiques. |
3. Iran and the Idea of Iran Lundi 24 novembre, 17h–19h (conférence ouverte au public en ligne) Cette conférence était consacrée à l’Iran et à l’idée d’Iran, entendue non comme une réalité figée, mais comme un ensemble de concepts, de représentations et de constructions historiques évolutives. Khodadad Rezakhani y a exploré les différentes manières dont les notions de persianité et d’iranité ont été exprimées, reformulées et réappropriées de la période achéménide jusqu’à l’époque bouyide. À travers une analyse croisée des sources textuelles, politiques et culturelles, la conférence a montré comment l’« idée d’Iran » se transforme selon les contextes impériaux, dynastiques et régionaux, tout en conservant certains éléments de continuité. | 4. Finding the East Lundi 1ᵉʳ décembre, 17h–19h (conférence ouverte au public en ligne) Dans le prolongement des conceptions sassaniennes et romaines de l’Orient et de leurs premières confrontations à sa réalité, cette conférence a cherché à préciser cet « Est » à partir des sources produites par les populations qui y vivaient. Elle s’est appuyée sur des documents textuels et numismatiques rédigés en bactrien et en sogdien, permettant de restituer l’histoire économique et sociale de ces régions, des Kouchans aux vastes réseaux marchands sogdiens. La conférence a également analysé la manière dont cet espace a été compris et reformulé par ses habitants ultérieurs, notamment à travers l’émergence de l’idée de la région du Khurasan à l’époque islamique, telle qu’elle apparaît chez des auteurs arabophones comme Ibn Khurradādhbih. |
5. The Indian Ocean Trade Mercredi 3 décembre, 17h30–19h30 (conférence ouverte au public en ligne) Cette cinquième conférence a déplacé l’attention des routes commerciales terrestres, parcourues notamment par les Sogdiens et les Bactriens, vers le cadre souvent négligé des échanges maritimes dans l’océan Indien. Elle est d’abord revenue sur la présence romaine et sur les limites de la documentation disponible à ce sujet. L’analyse s’est ensuite concentrée sur certains acteurs majeurs de la façade occidentale de ces réseaux, en particulier les royaumes d’Aksum et d’Himyar, avant d’élargir la perspective à l’ensemble de l’espace océanique. La conférence a également pris en compte les données matérielles, telles que les épaves chinoises et la diffusion de céramiques sassanides, avant d’aborder les apports des sources islamiques du haut Moyen Âge. | 6. China and the West Lundi 8 décembre, 17h30–19h30 La dernière conférence du cycle était consacrée aux sources chinoises et à leurs représentations de l’« Occident ». Elle a montré combien les interprétations modernes de certains textes antiques et médiévaux chinois peuvent être délicates et parfois trompeuses, notamment lorsqu’elles projettent l’attente d’une référence explicite à Rome là où les sources décrivent en réalité des espaces, des géographies et des entités politiques beaucoup plus proches de leur propre horizon régional. L’intervention a mis en lumière la nécessité de replacer ces textes dans leurs cadres intellectuels et géographiques propres, et de renoncer à des lectures téléologiques qui tendent à identifier trop rapidement des réalités occidentales bien connues à partir de descriptions chinoises souvent plus ambiguës. |
Public, participation et rayonnement
Le cycle a rencontré un succès remarquable. Il a rassemblé environ 25 participants uniques en présentiel sur l’ensemble des conférences, avec une fréquentation particulièrement élevée et constante de la part des étudiants de Licence 3 et de Master. Les trois conférences ouvertes au public (conférences 3, 4 et 5) ont par ailleurs rassemblé plus de 50 participants uniques en ligne, témoignant d’un réel rayonnement au-delà du public universitaire lillois.
Un fait notable mérite d’être souligné : la dernière conférence, pourtant située en fin de semestre, s’est tenue devant une salle pleine, signe évident de l’intérêt suscité par le cycle.
Conclusions, apports et impact pédagogique
Au-delà de la richesse scientifique de chaque intervention, ce cycle a profondément marqué les étudiants et la communauté universitaire par son ouverture intellectuelle, sa clarté méthodologique et son caractère stimulant.
Plusieurs idées fortes ont traversé l’ensemble des conférences. D’abord, l’importance de laisser les sources parler, sans les contraindre dans des cadres interprétatifs préétablis. Les discussions autour des sources chinoises ont été particulièrement éclairantes à cet égard, rappelant combien nos catégories héritées peuvent parfois faire obstacle à la compréhension.
Ensuite, le cycle a constamment insisté sur le rôle central de la géographie, conçue non comme un simple décor, mais comme un outil analytique fondamental. Comprendre les lieux, les routes, les ports et les zones de contact s’est révélé aussi essentiel que l’étude des textes ou des événements.
Sur le plan méthodologique, les conférences ont proposé un équilibre particulièrement fécond entre micro-histoire et perspective globale. À la manière de Carlo Ginzburg, l’attention portée aux détails, aux lieux précis, aux acteurs locaux, apparaît indispensable — mais elle n’a de sens que si elle s’inscrit dans une vision d’ensemble, capable de relier ces micro-analyses à des dynamiques plus larges. Inversement, les grandes idées « transrégionales » ne sont véritablement heuristiques que lorsqu’elles reposent sur une connaissance fine des réalités locales.
La clôture du cycle par Khodadad Rezakhani a été particulièrement marquante. Sa dernière intervention, à la fois exigeante et passionnée, a insisté sur le fait que d’immenses pans de l’histoire de l’Eurasie restent encore à explorer. Il a souligné combien de vastes espaces, de thématiques et de corpus demeurent sous-étudiés, offrant aux jeunes chercheurs de réelles possibilités de contributions originales et de percées scientifiques. Ce message a eu un impact très fort sur les étudiants, en particulier en L3 et en Master, pour lesquels cette conférence a constitué un véritable moment d’inspiration et de projection intellectuelle.
Plusieurs étudiants ont d’ores et déjà exprimé le souhait de poursuivre les échanges engagés durant le cycle. Khodadad Rezakhani a très généreusement accepté de rester en contact avec certains d’entre eux et de les accompagner ponctuellement dans leurs réflexions et projets de recherche, prolongeant ainsi l’impact du cycle bien au-delà des séances elles-mêmes.
En définitive, ce cycle de conférences a démontré qu’il est possible — et nécessaire — de conjuguer spécialisation et perspective globale, rigueur méthodologique et ouverture intellectuelle. Il a constitué un moment fort de la vie scientifique et pédagogique de la Faculté des Humanités et a profondément enrichi la formation des étudiants de l’Université de Lille.